Pour l'amour de la Beauté (Paris, 29 mai-1er juin 2014) Argument


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Argument

Dans notre imaginaire culturel, la création présuppose un sacrifice: l'auteur deploie tous ses efforts et tous ses moyens pour accomplir une œuvre et, pour atteindre ce but, il s'assujettit lui-même et assujettit ceux qui sont autour de lui à son travail. Il limite sa disponibilité envers les autres, devient obsédé par son travail au point que le travail le dirige et l'anime de l'intérieur avec une force farouche. Pour devenir créateur, il doit se laisser dominer, être habité par l'œuvre. Selon cette typologie culturelle, celui qui n'est pas hanté par l'œuvre, reste un artisan. Concentré sur son œuvre, l'auteur n'a pas de vie privée, parce qu'il donne volontairement sa vie afin que l'œuvre prenne vie. En se sacrifiant pour son œuvre, le créateur transforme en sacrifice tout ce qu'il touche, lui-même et ceux qui sont dans sa proximité. Souvent ce sacrifice singulier en demande un autre: le maître bâtisseur Manole fait emmurer son épouse pour bâtir son œuvre, une église. La forme roumaine du nom Manole provient, selon le Pr. Stăniloae, d'Emanuel, le nom par lequel le prophète Isaïe (7, 14; cf. Mt. 1,23) annonce la naissance du Saveur, et qui signifie: « Dieu est avec nous ».Quel est pourtant le sens profond de cette étymologie ? Le Pr. Stăniloae l'explique ainsi: « Emanuel ou Manole ne peut fonder l'Eglise que sur le sacrifice de son corps, qui en grec est du genre féminin (sarx). Mais le peuple roumain a rendu cette idée plus universelle, en comprenant que quiconque dédie sa vie à une grande œuvre pour les autres, oublie les sollicitudes des autres » (Naţiune şi creştinism, p. 13). Par son exégèse, le Pr. Stăniloae récupère le sens spirituel du sacrifice du créateur qui, depuis la période du romantisme jusqu'à aujourd'hui, a perdu sa sacralité en prenant la forme d'un éloge de l'auteur. Celui-ci était (et reste toujours) tel un martyre sans Dieu, un martyre qui se sacrifie sur l'autel de l'art, au nom et pour l'amour de son œuvre. Il participe de cette manière à un négoce qui est au fond une recherche laïque de l'immortalité parce qu'il donne sa vie pour recevoir en échange, par son œuvre, l'immortalité. Et le garant de l'immortalité de l'auteur est son nom: aucun auteur ne se sacrifie pas lui-même en choisissant de rester anonyme. L'immortalité et l'anonymat sont, dirait-on, contradictoires.

Ces idées sont aujourd'hui tellement répandues, voire dominantes, qu'elles nous paraissent normales, conformes aux normes générales de la pensée. Pourquoi ? Parce que nous ne pouvons plus concevoir une œuvre sans connaître son auteur. L'auteur s'identifie à son œuvre, et l'œuvre s'identifie à son auteur, le sacrifice de soi étant le garant de ce commerce d'identité: Picasso c'est « Guernica », « Guernica » c'est Picasso. On ne fait qu'une seule concession à ce commerce des noms et dans une seule direction: l'œuvre peut ne pas avoir un nom par lequel justifier son identité propre car elle peut être dépourvue de titre, comme c'est souvent le cas. Des peintures, des sculptures, des poèmes contemporains portent le titre: « Sans titre ». Ces œuvres sans identité nominale sont les produits d'un auteur qui, contrairement à son œuvre, a un nom protégé par les droits d'auteurs. Le sacrifice de soi est protégé et justifié juridiquement pour pouvoir confirmer l'identité de l'auteur. Et qu'est-ce que l'identité de l'auteur si ce n'est l'effort continu de se distinguer des autres, d'affirmer avec force son ego, de se montrer donc innovateur et unique ? Le soin pour affirmer son identité est protégé juridiquement parce que le sacrifice de soi doit être rentabilisé dans un circuit d'évaluation académique et commerciale. Le négoce laïque de l'immortalité a une valeur quantifiable en fonction des lois de ce monde.

Toute cette dynamique produisant des immortalités est possible grâce à l'une des plus grandes inventions de la modernité qui est l'identité de l'auteur. Car si « Guernica » est (de) Picasso, les vitraux de la cathédrale de Chartres, de qui sont-ils ? Mais la cathédrale elle-même ? Des anonymes, bien entendu. Ni les vitraux des cathédrales, ni « La Chanson de Roland », ni les miniatures des manuscrits, ni la grande partie des textes produits avant la Renaissance ne portent les signatures de leurs auteurs. Durant plusieurs siècles, avant l'invention moderne d'auteur, la culture occidentale était tout simplement dépourvue des mots « plagiat » et « plagiaire ». De même que les mots décrivent une réalité, de même l'absence de ces derniers concepts révèle un monde différent de celui décrit auparavant et qui est encore vivant seulement dans le folklore et dans la tradition populaire. Ceci est le monde de la tradition, le monde de l'auteur humble.

Grâce à une étymologie fantaisiste, associée au verbe « augmenter » (augere), les auteurs médiévaux expliquaient le sens qu'ils donnaient au mot « auteur » (auctor ou actor), que voici: auteur est celui qui accroît quelque chose qui existe déjà en ajoutant du sien. L'auteur met ensemble à la fois ce qui provient d'un autre et ce qui provient de lui-même, en se situant ainsi dans une continuité et en assumant son propre rôle d'augmentateur. Il ne cherche pas être original, donc différent de ceux qui le précèdent ou qui sont ses contemporains, il cherche à augmenter les diverses modalités de connaissance et d'expression du Beau, du Bien, du Vrai, de l'Un. De cette manière, l'auteur médiéval ne prend pas une distance critique par rapport à ce qui s'est fait avant lui, mais continue une tradition dont il s'inspire et qu'il fait croître par sa propre contribution. Pour cette raison, toute la culture médiévale, héritière elle-même du monde antique, cultive une pédagogie du commentaire selon laquelle toutes les disciplines sont enseignées, à quelques exceptions près, en tant qu'exégèses des textes fondateurs. Ainsi, la littérature est enseignée par des commentaires sur les œuvres de Virgile et Ovide, la philosophie par des commentaires sur Aristote et Boèce, la grammaire par des commentaires sur Donatus et Priscien, le droit par les textes de Justinien et le Décret de Gratien, la théologie (catholique) par les Sentences de Pierre Lombard (en grande partie une compilation des apophtegmes tirés des Pères de l'Eglise), la musique par des exégèses sur Augustin et Boèce, la géométrie en interprétant Euclide, l'astronomie à partir de Ptolémée, la médecine en lisant Galien et Avicenne. Tout le savoir produit en Europe pendant cinq cent ans (du XIe au XVIe siècle) est à la fois l'accumulation et la transmission d'une tradition. Ce qui ne signifie pas la répétition stérile des mêmes phrases (avec les mêmes vérités et erreurs), mais une recherche par des questions et réponses, à la manière de l'artiste qui dessine des dizaines des silhouettes à la recherche d'une seule. La culture moderne est l'héritière amnésique de ce trésor accumulé par des commentaires et par la participation collective à un savoir commun.

L'auteur n'innove pas et il ne se révolte pas parce qu'il doit augmenter ce qui s'est déjà constitué comme trésor de l'intelligibilité et de l'expression du monde et de son Créateur. L'individualité de l'auteur ne se perd pas sous le poids de la tradition, mais se manifeste par participation collective à la lecture des traces de la Beauté laissées par le Créateur dans sa création. L'identité de l'auteur a un sens seulement dans la mesure où il assume le rôle humble de celui qui comprend sa position sur un axe vertical (par rapport à l'unique Créateur) et sur un axe horizontal (par rapport aux myriades des créateurs qui l'ont précédé). Ces deux axes donnent, avec une précision mathématique, à chaque auteur une position solide et stable. Dans ce cadre, la création signifie la compréhension, l'acceptation et la transmission de certaines vérités, de certaines valeurs et beautés. Par conséquent, l'auteur est l'intermédiaire par lequel se manifestent aux autres les vérités qui le transcendent et dont témoigne toute la création, de même que les ombres témoignent à la fois de la lumière et de la manière dont celle-ci se révèle à notre vision. Pour le chrétien, ces ombres ne sont pas une illusion, comme pour les philosophes grecs, parce ce sont les choses que nous voyons dans ce monde, à savoir les traces par lesquels nos yeux peuvent avoir l'intuition de la lumière. « Je suis la lumière du monde » (Jean 8,12), a dit le Créateur qui s'est fait chair pour se révéler à l'entendement humain. Le Créateur prend le visage de la création sans perdre sa divinité, et ce mystère a lieu dans une seule direction, vers la création et en vue du sacrifice. Le sacrifice authentique pour la création est le sacrifice de la croix, le sacrifice eucharistique. Le Créateur se fait chair dans sa création: vérité révélé qui s'oppose à l'illusoire et « luciférique » recherche de la création de devenir créateur, du personnage de devenir auteur. Pendant des siècles, la culture occidentale  a gardé les sens profonds des mots « créateur » et « création » qui étaient utilisés uniquement pour décrire la venue à l’être à partir du néant (ex nihilo), à savoir l’acte par lequel Dieu a fait le monde. Par un abus de langage, témoignage de l’orgueil de l’homme moderne, on utilise aujourd’hui les mêmes mots lorsque l’on parle de la création à partir du néant (la création de Dieu) et lorsque l’on parle des artefacts ou des œuvres (la création de l’auteur). Un glissement de sens  truffé de significations concernant la manière dont a évolué la conception de l’auteur et de l’œuvre. Mais, suprême ironie, l’auteur qui cherche aujourd’hui, par ses sacrifices, sa singularité manque le plus d’originalité car lorsqu’il se sacrifie pour son œuvre il imite, dans une certaine mesure, mais de façon distincte pour l'essentiel, le sacrifice du Christ.

L’Occident pré-moderne avait une perspective plus spirituelle de l’œuvre en tant que sacrifice de modestie. Quelle humilité dans le cœur de celui qui passe des jours ou des mois à travailler une miniature ou un vitrail sans laisser son nom à côté de son œuvre ! Celle-ci perdure pendant sept cents ans et trouve des admirateurs sans nombre, mais son auteur reste dans un oubli collectif et atemporel ! L’auteur pré-moderne se retirait pour faire place à son œuvre. Les textes, les tapisseries, les sculptures, les peintures produits dans une Europe profondément chrétienne pendant des siècles sont les sacrifices que des myriades d’anonymes apportent à Dieu. Toutes ces choses sont des manifestations du cœur humilié que « Dieu ne méprisera pas » (Ps. 50).

L’authentique sacrifice de soi est celui qui se fait en silence et par lequel l’auteur ne cherche pas à œuvrer pour soi, pour son bénéfice, mais œuvre « comme pour le Seigneur, et non pas pour des hommes » (Col. 3,23). L’authentique sacrifice de soi est celui qui ne se fait pour sa propre gloire, mais pour la gloire de Dieu. Aucun saint n’a voulu se sacrifier pour gagner l’immortalité dans la mémoire des hommes, mais pour recevoir l’éternité dans le Christ. Pour cette raison l’auteur qui se sacrifie non pour son œuvre, mais par son œuvre pour Dieu, participe à une tradition du sacrifice qui est commencée par « le Christ qui fonde Son Eglise sur le sacrifice du Golgotha et par sa prolongation eucharistique, à laquelle on ajoute, comme une émanation, le sacrifice des martyres et de tous les croyants qui contribuent à la maintenir et comme demeure et comme communion, en surpassant leur égoïsme » (Pr. Dumitru Stăniloae, Națiune și creștinism, p. 276).

27 Mai 2014

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